No Border Art


- Texte publié dans la revue en ligne Contrebande.org

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Pour un art pictural, instrument de connaissance et de libération

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« Le plus grand danger pour la plupart d’entre nous n’est pas que notre but soit trop élevé et que nous le manquions, mais qu’il soit trop bas et que nous l’atteignions. » Michelangelo di Lodovico Buonarroti Simoni dit Michel-Ange (1475-1564)

Le pouvoir de l’image

Dans les sociétés dites post-modernes, le capitalisme total et sa kyrielle d’avatars (libéralisme, néo-libéralisme, ultra-libéralisme, consumérisme, technicisme…) ont été érigés au rang de religion, avec ses icônes, ses rituels, ses cultes. Aujourd’hui, le capitalisme total est une religion du culte, une religion purement cultuelle, peut-être la plus extrême, voire la plus radicale qu’il n’y ait jamais eu auparavant : culte du Dieu argent, du technicisme, de la consommation, des marques, de la vitesse, de l’événementiel…

Le capitalisme total est la célébration d’un culte sans trêve et sans merci. Il n’y a pas de « jours ordinaires », pas de jour qui ne soit jour de fête tant que l’humain consomme. Il ne s’agit plus de participer mais uniquement de consommer le plus possible et le plus vite possible. La société post-moderne a ainsi accouché d’un être humain unidimensionnel, comme le prophétisait Herbert Marcuse en 1970, dont l’unique fonction sur terre se résume à produire des biens et à les consommer.

« Une image vaut mille mots » : pour inciter l’Autre à consommer sans répit, le capitalisme total utilise les images comme arme massive. L’humain est alors submergé, agressé et manipulé par les images à répétition qui envahissent notre vie. Ce bombardement idéologique, basé sur une massification de l’imagerie, oblige les psychismes à une sollicitation permanente, consciente parfois, inconsciente le plus souvent. Les cerveaux se nourrissent d’images fixes ou animées, et consomment les messages et symboles qu’elles portent en elles sans en comprendre la portée, ni le sens. Quel est le libre-arbitre de l’humain lorsqu’il est sans cesse exposé à l’imagerie, tant dans sa sphère publique que privée ?

Dans les conditions post-modernes, les paroles perdent leur autorité et deviennent les accessoires des images. Le danger de la civilisation du « tout image » est qu’elle exalte l’image au détriment de la parole écrite et orale. La réalité visionnaire de l’image ne peut pas tolérer un discours critique, une explication ou la réflexion. Les idées sont ainsi remplacées par des impressions, des émotions et des stimulations. Le triomphe de l’image sur la parole contribue à la superficialité de la sensibilité postmoderne… Ou quand l’image pousse à l’imitation inconsciente.

L’image acquiert toujours plus de force. Cette lame de fond de l’image est si puissante que nous sommes désormais confrontés à la notion de « réalité virtuelle ». L’image a détrôné la parole : icônes, visions, pré-visions, visualisations, projections… Si l’image est censée rendre compte de la réalité, elle transmet des stéréotypes et formate les esprits. L’image n’est jamais innocente. Sans recul ni esprit critique, l’image est source d’interprétations erronées, de manipulations et de contre-sens. Et pour réelles qu’elles puissent paraître, les images ne doivent pas être confondues avec la réalité.

« Une image vaut mille mots  ». Le néo-capitalisme en a fait son cheval de Troie. On croit davantage ce que l’on voit, donc on adhère. Mais que voit-on ? L’instantanéité de la perception n’épuise pas la totalité de ce que l’on peut percevoir du passé et surtout du futur. Et l’image n’est qu’un reflet construit, un décor, une mise en scène. Si « une image vaut mille mots », combien d’images valent un mot ?

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De la nécessité d’un contre-pouvoir iconoclaste

Au sens strict du terme, le courant iconoclaste avait pour objectif de détruire les icônes religieuses et de casser tous les symboles ou représentations du sacré. Mais l’iconoclasme c’est aussi une attitude d’opposition manifeste aux idées reçues, au prêt-à-penser et, dans le cas présent, au prêt-à-voir.

Face au déferlement des images publicitaires, images-clichés, images formatées, standardisées et subliminales, il n’a jamais été autant nécessaire de ré-introduire des images autres. Des images qui suscitent la critique, la réflexion, les échanges, le débat. Des images qui favorisent la respiration psychique et l’ouverture à l’Autre. Des images vivantes dans le flux incessant d’images mortifères déversées par la matrice.

Dans ce monde de l’image du faux, l’artiste a le devoir de montrer d’autres images, d’autres représentations picturales du monde dans lequel il vit. Pour cette raison, l’artiste n’a pas d’autres choix que d’endosser les habits du médiateur et assumer une véritable fonction politique. Il se doit de s’opposer aux représentations picturales de la propagande techniciste vantant une sorte d’homme mi-augmenté, mi-hybride, souriant et conquérant, projection d’une post-humanité vouée à s’extraire de la nature.

Plutôt que de montrer un surhomme ou une femme idéale, l’artiste a le devoir de représenter l’homme du XXIe siècle tel qu’il est : un homme des cavernes, évolué certes, mais toujours animal, et toujours susceptible de replonger dans la pire barbarie. Un hominidé « néo-lascaux », en proie aux doutes et en quête de repères, reflet de la civilisation post-industrielle. Car si l’homme d’aujourd’hui a la possibilité de concevoir et diffuser des images numériques en trois dimensions, il n’en reste pas moins un élément de la nature, constitutif de la nature. Et sans le monde des objets qu’il s’est créé pour mieux assurer sa sociabilité, l’homme est nu. Aussi nu que l’homme des cavernes qui laissait sa trace sur les parois minérales et gravait les os d’animaux.

Dans les années 1980, Henri Laborit, neurobiologiste, philosophe et fin connaisseur du comportement humain prédisait : « Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change (…). L’homme primitif avait la culture du silex taillé qui le reliait obscurément, mais complètement, à l’ensemble du cosmos. L’ouvrier aujourd’hui n’a même pas la culture du roulement à billes que son geste automatique façonne par l’intermédiaire d’une machine. »
L’artiste, s’il prend ses responsabilités, doit s’opposer au monde du faux et devenir un vecteur du vrai. Pour ce faire, tel un vampire, il lui faut puiser son énergie dans la vitalité humaine et rendre apparent ce que la majorité des humains ne veut pas voir. On dit que l’art rend visible. Encore faut-il que l’artiste soit en empathie avec le monde dans lequel il vit. Ce qui suppose et suscite un véritable travail d’ouverture de l’esprit pour que l’artiste accueille, grâce à la toile et la rétine, ce qui n’a pas été encore rendu visible.

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Au commencement était le verbe pictural

Au sein de la Matrice, les artistes « Agent Smith » ne manquent pas. Ils pullulent. Il n’y a d’ailleurs peut-être jamais eu autant d’artistes autoproclamés, au mieux des pseudo-créatifs se rêvant directeurs artistiques d’une institution phare, au pire des agents culturels soumis au diktat de la police de la pensée. Rien de nouveau sous le soleil. Au XIXe siècle, l’écrivain Georges Darien, dans sa prose révolutionnaire se plaisait à dire que les artistes inféodés au système sont facilement repérables. Il y en a deux types : ceux qui aident à tourner la meule qui broie les hommes et leur volonté, et ceux qui chantent la complainte des écrasés. Le philosophe Georg Lukacs, un peu plus tard, n’en voyait aussi que deux catégories : les artistes comme serviteurs du pouvoir ou comme guides.

La raison, initialement un outil de savoir au service de l’émancipation de l’homme, s’est transformée en un instrument de conquête de l’homme et un outil de maîtrise. Il ne s’agit plus de libérer l’homme. La raison s’est muée en puissance d’aliénation et de domination. Bureaucratie, technocratie, techno-sciences sont des produits directement issus de la rationalité qui ont enfermé l’homme dans les filets de l’économie de marché. Le totalitarisme n’en est finalement que l’aboutissement et l’art lui-même est devenu un produit industriel.
Dans le monde du capitalisme total, où la rationalité est poussée à l’extrême, il n’y a plus de place pour la poésie. La poésie n’est pas soluble dans la société actuelle. Mais sans poésie, il n’y a plus de symbolisation ni d’ouverture métaphorique. Et sans métaphore, il n’y a plus de possibilité de combattre l’ordre établi. Lorsqu’une société sacrifie ses symboles sur l’autel du rationalisme, elle perd ses repères et devient folle. Il y a donc urgence à remettre du jeu/Je (jouer c’est créer, et créer c’est se re-subjectiviser) et à stimuler les psychismes anesthésiés.

L’acte créatif, et notamment la création picturale, peut permettre de ré-introduire de la symbolisation, source de poésie et donc de désaliénation. Sans symbole, l’homme se retrouve très vite au cœur d’un univers sans signification. Les symboles sont porteurs de sens, de vitalité, d’énergie transformatrice.

En cela, peindre à coups de pinceaux, de brosses et de bombes acryliques, représente déjà un acte symbolique de résistance : résistance à la perte d’humanité, résistance au temps et à la tyrannie de la vitesse, résistance au « progrès  » techniciste qui voudrait que le numérique soit la seule voie possible de l’émancipation humaine, résistance à l’immatériel en travaillant la matière et en délaissant les pixels, résistance au tout économique en créant pour créer et non pour consommer.

Peindre aujourd’hui, c’est redevenir créatif, renouer avec ses sens, se remettre en mouvement, redécouvrir une gestuelle et donc remettre de l’humain dans l’humain. C’est aussi revenir à la nature, et remettre l’homme dans son milieu naturel. Ainsi que le disait Schelling, philosophe de la Révélation, à travers l’artiste, c’est la nature qui s’exprime : le devenir en général (métaphysique), le vivant (physiologie), l’économie des instincts humains (psychologie, morale, politique), l’éducation des instincts (la culture). L’art ne devient plus seulement le moyen d’une transcendance mais d’un travail de l’homme sur lui-même, sur le plan strictement immanent de la nature et du corps.

Être artiste aujourd’hui, c’est enfin repasser de l’autre côté du miroir, redevenir vivant, autrement dit faire le choix entre vivre et survivre, et surtout se faire la voix des « sans voix ». Ce que Nietzche nous a si bien dit dans Humain, trop humain : « Dans l’obnubilation de son travail créateur, le poète lui-même oublie d’où il tient la sagesse de son esprit, de son père et de sa mère, de maîtres et de livres de toutes sortes, de la rue et surtout des prêtres ; son propre art l’abuse, et il croit vraiment, aux époques naïves, que c’est un dieu qui parle à travers lui, qu’il crée dans un état d’illumination religieuse – alors qu’il ne fait précisément que dire ce qu’il a appris, sagesse et folie populaire pêle-mêle. Si donc le poète passe pour vox dei, c’est pour autant qu’il est réellement vox populi. »

En bref, l’art doit être monade de résistance et l’artiste, le lieu-tenant d’un éveil des consciences. A l’unisson avec le monde dans lequel il vit, l’artiste est en perpétuel mouvement. Son travail de création doit être source de métamorphose et de transformation : pour lui-même mais aussi et surtout pour ceux qui reçoivent ses œuvres. Car si les productions picturales peuvent s’user sous les regards, elles peuvent aussi se recharger au contact de ceux qui les regardent. Et ainsi contribuer à l’échange et au partage.

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L’art pictural, source de métamorphoses

Dès l’Antiquité, la métamorphose a fasciné les écrivains, les philosophes, les artistes. Rien ni personne n’échappe à ce phénomène. La métamorphose est un principe universel et tout ce qui constitue l’univers visible ou invisible est susceptible d’être transformé. Les hommes n’y échappent pas, ni même les Dieux qui, dans la Grèce antique, se métamorphosaient… en hommes.

Le poète Ovide aimait dire que la création du monde est un vaste phénomène de métamorphoses. En érigeant comme une loi naturelle l’instabilité de la forme et de la matière, Ovide considérait que tout est mouvement et qu’ainsi tout est possible. Placé au centre d’une nature qui évolue et qui se transforme sans cesse, l’homme ne peut être que mouvement lui aussi. En se métamorphosant, il participe au mouvement perpétuel du monde.

L’art en général est souvent source de métamorphoses humaines, tant pour le créateur que pour le récepteur. A travers certains processus créatifs qui facilitent le lâcher-prise et la symbolisation, nécessaires pour faire surgir la métaphore, l’art pictural dépasse de très loin le cadre purement esthétique.

Une œuvre artistique ne joue son véritable rôle que si elle œuvre à la métamorphose de celui qui la conçoit et de celui qui la reçoit. Ce qui, soit dit en passant, est l’exact opposé de ce que propose la culture capitaliste qui favorise le désoeuvrement, par d’un côté une profusion d’œuvres calibrées et standardisées, et de l’autre une consommation compulsive et conventionnelle de rendus insipides mais parfaitement digestes (car déjà pré-digérés) qui n’entraîne aucune remise en cause.
Mais au-delà de l’œuvre proprement dite, c’est le processus créatif par lequel s’élabore cette œuvre qui est le plus important et qui permet une potentielle métamorphose. Et qui dit métamorphose, dit plasticité de l’imagination et ouverture psychique. C’est exactement ce qui permet à l’art de sortir de ses frontières. Ou comment l’art facilite, en paraphrasant Aragon, « l’émergence de la réalité poétique de la matière du subconscient ».

Mais pourquoi l’art a-t-il le pouvoir de transformer et de métamorphoser ? L’art existe depuis la nuit des temps et toutes les cultures ont produit des graphismes, des musiques, des danses ou encore des objets à des fins autres qu’utilitaires. Ces langages universels dépassent les limites du langage verbal et permettent à chacun de communiquer des émotions et des expériences profondes, au-delà des mots. Il n’y a pas de sociétés sans art.

L’art est primordial, c’est une forme ultime de communication et ce, dans toutes les sociétés. L’expression artistique passe les frontières et traverse les époques.

L’art permet enfin de nous définir. C’est un élément central dans ce que nous sommes et d’où nous venons. L’art ouvre les horizons et permet à l’esprit d’imaginer et d’explorer différentes sortes de réalités, différents niveaux de conscience. L’art est ainsi une sorte d’arène qui produit de la créativité. Et qui dit créativité, dit nouveauté et pouvoir de transformation.

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Pour un art pictural, instrument de connaissance et de libération

En 1908, dans son ouvrage Abstraktion und Einfülhung, Wilhelm Worringer, historien de l’art et « père » de l’expressionisme nous disait : « De tout temps, l’art proprement dit a satisfait un profond besoin psychique et non la simple impulsion d’imitation, la joie ludique à copier des modèles naturels. Le nimbe qui entoure le concept d’art, tout le respectueux dévouement dont il n’a cessé de faire l’objet ne peuvent être psychologiquement élucidés que si l’on conçoit un art né de besoins psychiques et satisfaisant des besoins psychiques. »

Si l’art a une vocation, aujourd’hui comme hier, c’est celui d’éclairer sur le monde environnant et provoquer des catharsis pour mieux s’échapper psychiquement de la matrice. L’art pictural, en offrant des images qui favorisent l’espace de liberté psychique, peut permettre de s’affranchir de l’enfermement symbolique inhérent au système actuel : un système uniformisant qui ne tolère aucune alternative.

Le regard porté sur des œuvres d’art peut être, et doit être, un excellent moyen de stimuler des prises de conscience, de faciliter des changements de comportements, de croyances et de perceptions. Dans ce sens, l’art pictural doit être sources de jeu/Je, en s’amusant avec les perspectives, les décalages, les ruptures... Et jouer dans le cas présent, que l’on soit émetteur ou récepteur, c’est re-trouver sa place, se re-découvrir et se re-subjectiviser. En d’autres termes, redevenir Sujet, et ne plus être objet de toutes les stimulations artificielles d’un système aliénant.

Transformer le monde à nos désirs suppose que nous soyons animés du profond besoin d’échapper à l’ordre établi. L’art pictural, s’il fait appel à des espaces de métaphorisation et s’il est pris comme un jeu, peut être un formidable outil d’émancipation. Pour paraphraser Scutenaire, quand la représentation picturale abandonne son « rôle d’amuseuse d’œil », d’excitant ou d’exutoire sentimental, elle commence à aider l’homme. Surtout s’il s’agit de rompre avec les représentations habituelles et de briser le ronronnement quotidien et rassurant des environnements familiers. L’art pictural devient alors un instrument de connaissances - de soi, des autres, et du monde dans lequel nous évoluons - et de libération. Il acquiert une fonction cognitive et permet de percer le mystère. Il re-décrit enfin le réel pour faire voir l’envers du décor et œuvre à l’ouverture de nouvelles perceptions.

Dikann, novembre 2013