Se reconnecter à la Nature par l’expression créatrice primitive

A paraître aux Éditions Jouvence, Genève, 18 février 2020

Le modèle sociétal actuel est fondé sur le mythe de l’Homme prométhéen. Un Homme « hors Nature », qui ne voit en elle qu’un objet d’expérimentation scienti-fique et une ressource infinie pour satisfaire tous ses besoins. Or, force est de cons-tater que ce modèle dominant, construit sur une coupure entre l’Homme et la Na-ture, a des conséquences particulièrement néfastes parmi lesquelles une perte des repères ainsi qu’une perte de notre véritable identité, ce qui conduit au mieux à des crises existentielles, au pire à des maladies chroniques. Aliéné par le matérialisme – « avoir » plutôt « qu’être » - l’Homme a gelé en grande partie ses processus sensoriel et émotionnel. De surcroit, dans les sociétés modernes, les dimensions symbolique et spirituelle dont nous sommes tous dotés ne sont plus prises en compte ou sont étouffées au nom de la rationalisation.

Pour remédier à cette perte d’humanité et retrouver à la fois du symbolique et du sens, la reconnexion avec la Nature apparait donc comme une étape indispensable. Mais elle ne suffit pas. Afin de pouvoir véritablement se re-découvrir, aller vers une connaissance authentique de soi et se transformer, il est nécessaire de se relier et de créer un véritable parte-nariat avec les éléments naturels. Ce processus s’incarne parfaitement dans l’art-thérapie primitive, qui se fonde sur l’expression créative en interaction avec la Na-ture et les éléments naturels.

L’art-thérapie primitive entre dans le champ de l’éco-psychologie et des éco-thérapies. Ce courant de la psychologie, né dans les années 1970, se base sur l’idée majeure que l’Homme est issu de la Nature et qu’en conséquence, il est programmé pour vivre en symbiose avec elle. Cependant, force est de constater que depuis la révolution industrielle, l’Homme prend une part importante dans la dégradation de la Nature dont il est issu. Dans les années 1980, Paul Shepard, figure de proue de la pensée environnementaliste aux États-Unis, pose la question fondamentale du rap-port entre l’évolution de la psyché humaine et les comportements destructeurs de l’Homme contre la Nature.

En rappelant que l’être humain ne dispose que d’une seule terre, et qu’il doit la partager avec d’autres espèces vivantes, Shepard dé-montre qu’en se coupant de ses origines animales, l’Homme dénature sa propre constitution d’être humain et qu’il est en voie de mutilation. Pour étayer sa théorie, Shepard se fonde sur l’idée majeure que l’espèce humaine a toujours évolué en étroite relation avec la Nature et que, par conséquent, notre santé physique et mentale dépend, tout ou partie, de notre rapport plus ou moins fort avec elle.

L’éco-thérapie, comprise comme la mise en pratique des concepts de l’éco-psychologie, s’appuie particulièrement sur la fonction « restaurative » de la Nature pour apporter un soin. Depuis les années 1990, de nombreuses études ont démontré que la Nature est source de bienfaits sur la santé : influence positive sur l’humeur, baisse de l’anxiété, baisse de la fatigue, diminution des émotions négatives (dont la colère), meilleure conscience de soi, augmentation des défenses immunitaires, diminution du stress (grâce à une baisse du taux de cortisol)… Plusieurs recherches ont également mis en lumière les effets bénéfiques de la Nature sur la santé men-tale : diminution significative des symptômes de la dépression, effets positifs sur les troubles de la bipolarité et de l’anxiété notamment.

Parmi les différents types d’éco-thérapies existantes aujourd’hui, on peut citer l’hortithérapie (le jardinage), les thérapies assistées par l’animal (l’équithérapie avec les chevaux par exemple) et plus récemment la sylvothérapie ou la « thérapie par les arbres ». L’art-thérapie primitive entre également dans le champ des éco-thérapies mais elle se distingue des autres thérapies par un partenariat avec la Nature beaucoup plus interactif et puissant et ce, grâce au processus de création qui permet d’incarner, d’élaborer et de mettre en forme nos processus imaginaire, sensoriel et émotionnel.

Se recontacter et être en interaction avec la Nature par le processus créatif permet de re-trouver un rapport privilégié avec elle. Cette rencontre créative avec les éléments naturels nous donne ainsi l’opportunité de voir et de vivre la Nature autrement. Elle nous permet également d’aller vers une rencontre unique avec soi-même qui peut déboucher sur une véritable transformation de soi. Si l’acte de créer dans et avec la Nature est si important, c’est parce qu’il permet de développer une véritable connectivité et un état de reliance avec l’environnement naturel. La connectivité doit être entendue ici comme le sentiment de faire partie de l’environnement naturel, de ressentir une parenté et une appartenance à la Nature.

En se considérant en pleine conscience comme faisant partie intégrante de la Nature, on est alors beaucoup plus sensible à soi-même, à ses émotions, ses sentiments et ses affects. Par la connectivité, on se place en situation de reliance, à savoir dans une situation où l’on peut créer ou recréer des liens, établir ou rétablir une véritable liaison avec soi-même et l’environnement naturel. En définitive, cet état de reliance nous permet de re-tisser des liens que nous avons coupé à la fois avec la Nature et avec notre propre nature intérieure.

Les processus de connectivité et de reliance passent par un lien physique authentique avec la Nature qui va d’abord se tisser par l’intermédiaire de notre corporalité. C’est en effet en ré-engageant notre corps et en le remettant en mouvement dans la Nature que nous pouvons réveiller les processus sensoriels et émotionnels, à la base de l’élan vital. Mais plus encore, afin que la connectivité et la reliance soient vécues en pleine conscience et que ces deux processus opèrent pleinement sur notre psychisme, il est nécessaire de médiatiser notre expérience. Dans l’art-thérapie primitive, ce processus va s’opérer par l’introduction d’une médiation artistique qui peut prendre différentes formes : le land art, le beach art, le snow art, la musique, la danse, le théâtre et plus largement l’art action. Quelle que soit la médiation proposée par l’art-thérapeute, cette dernière va nous permettre d’entrer en résonnance directe avec les éléments naturels, ce qui va nous donner la possibilité d’exprimer, élaborer, symboliser et potentiellement transformer en pleine conscience leurs émotions, leurs affects et leurs conflits. La médiation artistique, en interaction avec la Nature et les éléments naturels, nous offre ainsi l’opportunité d’augmenter la perception de nos sens, de nous relier à soi-même, à la Nature et aux autres, d’exprimer notre vécu émotionnel et ainsi d’influer en profondeur sur notre psychisme.

Si l’on y songe bien, l’acte de créer en interaction avec l’environnement naturel renvoie à des modes d’expression pratiqués dans de nombreuses sociétés tradi-tionnelles depuis des millénaires. Et lorsque nous parlons d’expressions primitives et d’art-thérapie primitive, c’est en lien direct avec les travaux de Claude Lévi-Strauss, figure majeure de l’ethnologie et du structuralisme, dans le sens où ces expressions créatives portent en elles un caractère spontané, authentique, simple et fondamental qui permet à chacun de nous de revenir aux sources de notre vie.

Cette approche, qui remet l’Homme dans la Nature, puise aussi dans le concept Lévi-Straussien de la pensée sauvage « bricoleuse », dans le sens où elle est avant tout poétique et sans calcul, contrairement à la pensée moderne fondée sur le productivisme, l’efficacité, et la domestication de la Nature. Enfin, elle se caractérise par un retour à l’élan vital. En remettant du vivant dans nos vies, elle nous donne la possibilité de se reconnecter à notre part d’animalité complètement étouffée et refoulée. Sur ce dernier point, et malgré le puissant conditionnement auquel nous sommes soumis, il nous faut bien admettre que nos racines primitives, quand bien même elles sont enfouies, demeurent vivantes. Partant de ce constat, il est alors possible – et nécessaire - de les réveiller, les stimuler pour remettre du vivant en nous, aller vers une expression plus authentique de notre être-au-monde, et consécutivement aller vers une meilleure connaissance de soi.

Dans l’art-thérapie primitive, l’expression créative est protéiforme. Grâce à la Nature, elle présente des caractéristiques uniques inextricablement reliées les unes aux autres. Elle est d’abord et avant tout sensorielle et favorise l’expression cathartique par la stimulation du processus émotionnel. En donnant la possibilité de créer en résonnance avec les éléments naturels, elle renvoie au cycle de la vie, à l’impermanence et à l’éphémère, ce qui facilite le « ici et le maintenant » dans lequel réside le pouvoir de transformation.

L’expression primitive, par le corps en mouvement et le corps éprouvant au contact des éléments naturels, est empreinte d’animalité. Enfin, elle est authentique et stimule la pensée imaginative. Grâce à la Nature qui regorge de symboles, elle favorise la plasticité du psychisme et permet de remettre du sens dans la vie. Mais l’art-thérapie primitive est aussi une thérapie qui se base sur deux autres caractéristiques essentielles, aussi bien pour soigner – « prendre soin » - que pour développer ses potentialités :

  • Faire corps avec la Nature en créant, seul ou en groupe, relève d’un rituel qui permet de retrouver une filiation, un lien et un espace-temps symboliques. Les séances d’art-thérapie primitive donnent l’opportunité, par l’acte de créer en interaction avec les éléments naturels, de se rassembler, de se relier et de se refonder dans un sentiment d’appartenance à une Nature commune. Or, nous avons besoin de renouer avec les rituels car ils donnent du sens et contribuent à ré-enchanter le monde actuel.
  • Le rituel de reconnexion et de création avec les éléments naturels offrent une opportunité unique de provoquer un changement profond dans notre représentation du monde et dans notre système de valeurs. Créer en interaction avec la Nature, c’est à coup sûr se frotter à des valeurs de partage, d’étayage, de coopération, de transmission : des valeurs qui favorisent l’altruisme et qui donnent la possibilité à chacun de nous de développer la confiance en soi et l’estime de soi.

En définitive, par son approche spécifique et ses caractéristiques propres, l’art-thérapie primitive porte en elle les germes d’une utopie sociale. En premier lieu, elle nous rappelle que l’Homme est partie intégrante de la Nature et que tous les composants de la Nature sont interdépendants. Elle nous révèle aussi que se sépa-rer de la Nature et de s’en extraire nous coupe de notre élan vital. Elle nous donne enfin l’opportunité, par l’acte de se relier à la Nature et de créer en interaction avec les éléments naturels, de remettre du sens dans nos vies et de penser autre-ment notre rapport à soi et au monde. Cette éco-thérapie, en réveillant nos racines primitives, nous montre que par le rêve, la vision, les rites, le chant, la danse et l’art en général, l’Homme peut se reconnecter à l’essentiel, retrouver l’harmonie avec la Nature et, pour reprendre la belle expression de Jean Malaurie, grand explorateur et ethnologue, « se retrouver tel qu’en lui-même ».

C’est ce que nous vous proposons de découvrir maintenant dans les pages qui sui-vent, en ayant à l’esprit que nous sommes avons tous un potentiel créatif – que nous pouvons réveiller à tout moment -, et que nous sommes tous partie intégrante de la Nature et du grand « Tout ».

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